mardi 7 décembre 2010

Concours de nouvelles, les résultats!

Voici les lauréats du concours de nouvelles organisés lors de l'exposition Diagnostic life de laurent Martin, accompagnés de leur nouvelle:


L'armoire déformée

Un beau jour, une armoire beige avec des rayures de toutes les
couleurs et des cheveux noirs se baladait au bord de la mer.
L'armoire ramassait des coquillages.
Tout d'un coup un vent glacial lui souffla dessus, elle commença à se
déformer comme les arbres sur la plage.
Les arbres n'ont plus de feuilles, les branches sont tordues.
L'armoire courut jusqu'à sa maison et continua à se déformer de plus
en plus.
Elle rentra chez elle.
Comme il avait fait très chaud, elle arrosa ses plantes et coupa les
branches mortes.
Le sable la démangeait, elle alla prendre sa douche, se lava les
cheveux.
Puis elle sortit de sa douche, prit son sèche-cheveux et se sécha la
tête.
Mais l'armoire ne pensa plus qu'en séchant elle allait se déformer...

Anaïs Guinet 10 ans
Lauréate
catégorie « jeune » du concours de nouvelle organisé dans le cadre de l’exposition « Domestik
life » par Laurent Martin qui a eu lieu du 24 sept. au 24 oct. 2010 dans la Cave du Moulin -
Louviers



La maison seule

Rachid Bouyanzer - 26 ans
Lauréat ex-æquo catégorie « adulte » du concours de nouvelle organisé dans le cadre de l’exposition « Domestik life » par Laurent Martin qui a eu lieu du 24 sept. au 24 oct. 2010 dans la cave du Moulin - Louviers

Il se disait. « Je vois bien que quelque chose m’échappe. Mais quoi ? »

Forcé d’admettre que ça ne tournait pas rond chez lui, ce soir là. Chez lui, c’était une petite maison ancienne, avec un intérieur assez joli et modeste mais confortable. On n’y manquait pas de meubles ou d’équipements, ni même d’un certain esthétisme. Buffets, canapé, tables, armoires et horloge, étaient assortis du même bois sombre et somptueux. Dans la chambre et le salon, le parquet était en partie revêtu de tapis aux motifs orientaux, assez épais et moelleux pour donner envie d’y marcher nus pieds. Ces tapis venaient en fait d’Espagne comme beaucoup de décorations. La maison était si petite qu’elle ne comportait que quatre pièces sur un même étage ; une salle de bain faisant aussi toilette, une cuisine bleue, étroite et parfaitement carrée, une chambre douillette aux mêmes dimensions que la cuisine, et pour finir, la pièce principale ; le salon d’où se tenait la plupart du mobilier ; Il y avait dans cette pièce, une impressionnante bibliothèque d’époque comportant six étagères pleines de vieux livres, un meuble de rangement de forme cubique, un canapé en cuir, et en face du canapé tout un équipement audio vidéo avec lecteur de CD, enceintes, étagères et écran plasma fixé aux murs. Il y avait aussi le long du mur à droite du canapé, une vieille cheminée entourée par deux objets décoratifs, un four en terre cuite et une gargoulette faite de la même matière et venant aussi d’Espagne ; mystérieux héritage du jeune propriétaire des lieux. Pour compléter l’essentiel de la description, une petite chaise d’aspect plutôt laid gisait toujours dans un coin de la pièce, un objet qui ne concordait avec aucun autre meuble de la maison. Ses pieds étaient quatre tiges de métal noires trop longues et trop fines pour que l’on pense sérieusement à s’y asseoir sans craindre de tomber. Le reste de la chaise, c'est-à-dire dossier et assise étaient deux vulgaires planches de bois clouées et vernies à la va-vite. Le jeune homme qui habitait ici, avait eu un jour l’idée d’en fabriquer une sur un coup de tête, mais n’étant pas très doué, le résultat était cette abomination de chaise qu’il ne pouvait cependant se résoudre à jeter. Il lui semblait qu’il lui manquait une dernière chose pour que l’œuvre soit tout à fait achevée. Et puis, cette chaise était sa création et il lui trouvait un certain charme, il l’avait baptisée ironiquement « la chose ». Cela lui paraissait convenir à ce qu’il ressentait, en voyant cet objet. Tout dans cette maison respirait la tranquille singularité de son propriétaire. Tout était assez joliment exposé et proprement entretenu. Et puis, il y avait l’aspect extérieur de la maison. Très différent pour ne pas dire maussade. Les murs étaient faits de vieilles briques rouges empilées n’importe comment les unes sur les autres. La toiture : deux pans de tuiles noires surplombés par une triste cheminée en mauvais état. Les fenêtres étaient aux nombre de deux, une seule par façade donnant sur le salon et la cuisine. La maison était située aux bords de seine près des quais de Rouen de sorte que l’on pouvait voir la silhouette de la ville se découper dans l’horizon quand le temps le permettait. Pour l’heure, une brume opaque avait envahi les lieux, si bien que l’on voyait à peine la lumière briller à l’intérieur de la maison. La ville tout entière semblait se tenir à l’écart. Où l’inverse. La maison lorgnait sur la ville tout en gardant ses distances. En ce point, la maison et son jeune propriétaire était semblables. Il aimait s’isoler dans ce nid confortable pour avoir toujours du recul sur le monde. Il vivait seul, depuis la mort de son vieil oncle qui l’avait accueilli orphelin, avant de mourir de vieillesse, le laissant maître des lieux à l’âge de dix huit ans. Cette maison était son seul héritage et pour tout dire son unique richesse. Cela faisait maintenant cinq ans qu’il y vivait sans la moindre compagnie. C’était un jeune homme profondément solitaire. Il lui arrivait de se parler à voix haute pour les grandes occasions, et quelques fois en s’adressant à la maison elle-même ou à son mobilier. Il disait par exemple en ce moment précis à sa fameuse chaise, avec un léger accent normand. « Toi ! La chose ! Tu ne les aurais pas vus par hasard ? Les clés de la camionnette et mon portable !? J’étais pourtant sûr des les avoirs posés sur le canapé ici même. Je suis allé un instant dans la cuisine et ils ont disparu. Bon sang c’est vraiment étrange ce qui se passe en ce moment. » Il tournait en rond dans toute la pièce en réfléchissant. Conscient que quelque chose lui échappait. Il avait une mémoire à toute épreuve, mais depuis quelques temps il lui arrivait de perdre des objets bêtement, sans parler de certaines choses inexplicables qui se produisaient dans la maison. Parfois, il avait l’impression que quelqu’un agissait en douce pour lui jouer des tours pendant qu’il se croyait seul dans la maison. Mais après examen de chaque pièce il était bien forcé d’admettre qu’il n’y avait personne. L’exemple le plus flagrant s’était produit quelques semaines plus tôt alors qu’il se parlait à voix haute à propos d’un événement des plus heureux de sa vie. Voici l’événement en question. C’était une journée de travail comme les autres. Il se rendait à une banale livraison de combustible, plusieurs stères de bois pour une maison individuelle dans les hauteurs de Rouen. En frappant à la porte, il avait été accueilli par une jeune fille blonde, manifestement aussi timide que lui. La jeune fille avait accepté de signer la commande, ses parents n’étant pas là pour le faire, puis ils avaient discuté un peu ensemble à propos de choses insignifiantes. Devant elle, il s’était soudain senti plus bavard et sociable qu’a son habitude. D’abord, il lui avait dit bonjour sans pouvoir se démunir d’un sourire surpris, ce qui dans son cas était plutôt révélateur, car il ne souriait jamais au client, et puis il avait senti son cœur s’emballer d’une façon inexplicable pendant toute leur conversation. Le soir même, de retour chez lui, il sifflotait dans toute la maison et racontait à voix haute en traversant chaque pièce, sa rencontre avec la jeune fille. Il ne se lassait pas de s’entendre parler de ses yeux bleus, de sa voix suave, de son sourire timide, et de ses rougeurs. Il disait « J’ai rencontré quelqu’un de bien aujourd’hui. Elle s’appelle Lucie. Elle ne ressemble à personne. Je crois que l’oncle l’aurait apprécié d’ailleurs. » Puis, comme personne ne pouvait l’entendre puisqu’il était seul au milieu de la cuisine il dit à voix haute, le visage fendu par un irrésistible sourire.

« Après tout … Peut-être, que cette fille est faite pour moi. » A ce moment là ce fut comme si quelqu’un était entré dans la maison ; il entendit un craquement violent dans la pièce à coté, fit un bond et se précipita en direction du bruit. Il entra dans le salon, tout semblait parfaitement normal, à part que la fenêtre était ouverte. Chose qui aurait dû être impossible puisqu’il ne l’avait pas ouverte depuis des semaines.

Il regarda la pièce vide avec un intérêt nouveau. Demanda si quelqu’un était là. Il fit le tour de la maison, mais rien. Aucun signe de la moindre présence. Sans doute un coup de vent avait poussé si fort la fenêtre, qu’elle s’était ouverte en claquant… sans doute. A partir de ce soir là, il y avait eut plusieurs étranges incidents de ce genre, des objets qui changeaient de place, des assiettes qui tombaient en pleine nuit dans la cuisine alors qu’il rêvait de revoir Lucie. Prenant son courage à deux mains, il était retourné voir la jeune fille avec le prétexte de lui offrir une demi stère de bois gratuit, qu’il avait payé lui-même à son employeur. Il en avait profité pour lui parler à nouveau et lui proposer de se revoir dans un contexte plus amical. A son plus grand plaisir, la jeune fille avait accepté très naturellement, malgré sa pudeur. Mais voilà que le jour même de leur premier rendez-vous, alors qu’il devait être en sa compagnie, il était là chez lui, à chercher vainement les clés de son véhicule et son portable pour la prévenir. Rageant. Pour la dernière fois, il s’assit sur le canapé et considéra les récents événements tout en s’efforçant de garder son calme. Voyons, il devait bien y avoir une explication, et celle-ci ne pouvait être rationnelle. Alors comment interpréter ce qui se passait et surtout comment retrouver ses objets perdus. Il réfléchit un instant et se dit : « Tout a commencé quand je l’ai rencontrée. Le soir même. Mais les étrangetés ont eut lieu uniquement dans la maison, quand j’étais seul. J’étais en train de parler très fort, je racontais comment Lucie était merveilleuse à mes yeux. » Il réfléchit encore un peu et dit « Et cette nuit où je rêvais de Lucie, n’ai-je pas dit un mot où deux à voix haute ? » A présent, il sentait qu’il se rapprochait de la vérité, pour la première fois il considérait tous ces événements sous un autre angle et avec sérieux. Il se leva et dit ; « Elle est au cœur du problème, c’est évident que sa présence dans ma vie provoque cela. Mais pourquoi ? » Suivant soudain son intuition il se retourna brusquement, et souleva le coussin de cuir du canapé. Ses clefs et son portable y étaient dissimulés. Il en fut plus soulagé que surpris et se retourna à nouveau en entendant un léger grincement derrière lui. C’était l’écran plasma qui grinçait. Il pouvait voir dans le reflet de l’écran la pièce immobile et sa propre silhouette, attendant perplexe que quelque chose se produise. Il parla à voix haute. « Cela te gêne que je voie Lucie ce soir, n’est-ce pas ? Alors dis- moi pourquoi ? Et qui es-tu ? » Un bruit lourd se fit entendre, sur le sol à quelques mètres sur sa droite, il crut voir dans le reflet de l’écran la gargoulette glissait légèrement vers lui. Sans se retourner, les yeux toujours fixés sur le récipient en terre cuite, il continua son monologue. Tout en parlant ainsi, il avait comme l’impression de savoir à qui il s’adressait, tout en sachant que ce n’était pas un être de chair. « Nous avons vécu longtemps ensemble mais je me sens seul et je voudrais pouvoir partager ma vie avec quelqu’un comme autrefois. Avoir de la compagnie. Cela te gêne t-il ?» A ce moment le pot en terre se mit à tourbillonner, en faisant un bruit lourd contre le sol. Il se retourna et vit l’objet tourner comme une toupie de plus en plus rapidement. Effrayé il recula et buta contre la chaise mystérieusement apparue au milieu du passage. Là étendu sur le sol au pied du canapé, le souffle coupé par la surprise, il eut le temps de lever les yeux au plafond et de voir une chose tout à fait effrayante. L’écran plasma accroché au mur s’inclinait lentement et finit par lâcher prise, l’objet frappa très fort contre ses jambes et éclata en bouts de verre sur le sol, et sur ses genoux. Les deux jambes blessées, des bouts de verre dans la peau, il voulut se traîner jusqu’à la porte d’entrée mais vit les deux verrous se fermer aussitôt sous ses yeux. Il regarda autour de lui, attendant qu’un autre objet prenne vie pour tenter de lui faire du mal ou de le retenir. Tout semblait normal. « Je vais l’appeler ! » Cria t-il. « Je vais la rejoindre, j’ai vécu trop longtemps tout seul, je veux avoir ma chance comme tout le monde ! Tu ne m’en empêcheras pas ! » Lentement il se releva, des filets de sang coulaient le long de ses jambes, il avait conscience de la chaleur qui émanait de ses blessures et glissait de ses genoux jusqu’à ces pieds. Clopinant jusqu’à la porte, il essaya d’ouvrir mais le verrou était bloqué. Furieux, Il prit la chaise, celle qu’il avait lui-même fabriquée et se posta devant la fenêtre décidé à sortir coûte que coûte. « Tu crois que tu peux me retenir ! » cria t-il. Et pour la première fois de toute sa vie il était hors de lui, effrayé et même très en colère. « Je ne reviendrai plus jamais dans cette maison ! » Peut-être aurait-il dû garder cette dernière remarque pour lui-même car, à partir de cet instant, le pire se produisit ; Il lui sembla que tous les objets de la maison, la bibliothèque, le canapé, le meuble et même les bouts de verre sur le sol, entraient en mouvement. Il tenta de se débarrasser de la chaise qui commençait à vibrer dans ses mains, en la lançant contre la vitre pour se frayer un chemin hors de la maison, mais les longues tiges métalliques se tordirent comme du caoutchouc et s’emmêlèrent autours de ses poignées. Puis la chaise s’anima complètement. Il tenta malgré tout de la jeter au sol, mais elle le devança en le frappant plusieurs fois au visage avant de lui sauter à la gorge…

Ce n’est que huit jours plus tard que l’on retrouva le corps inerte du jeune homme au milieu du salon. La porte et les vitres de la maison étaient fermées, tout était à sa place sauf l’écran plasma brisé sur le sol et le jeune homme portant des marques d’étranglement à la gorge. Rien n’avait été dérobé. D’après le rapport, même si la victime était du genre solitaire, il pourrait s’agir d’un crime passionnel. La chaise fait partie des objets mentionnés, le policier fait un commentaire en expliquant qu’elle a un « quelque chose » d’indéfinissable, une impression qui se dégage de cet objet lorsque l’on observe ses longs pieds noirs et métalliques qui se tordent en colimaçon pour mieux s’agripper au sol, d’une manière presque … vivante.



Le meuble ému


La porte claqua sans une once d’émotion pour son dernier tour de clef. Dehors, les camions alourdis de Dolmen & Fils s’éloignèrent jusqu’à ne plus être, puis ce fut le silence. La maison en deuil de locataires était laissée entièrement nue à l’exception, dans le petit salon au parquet usé, d’un buffet ocre et brun, authentique rejeton des Trente Glorieuses. Il trônait là figé dans une immuable expression grave et placide à la fois.

La famille Galhernes avait accepté de retarder son exécution par les encombrants pour la seule raison que leur petite Lilly ne voulait ni l’abandonner, ni le voir souffrir. « Je le mettrai dans ma chambre ! », avait-elle répété durant des semaines. C’était le meuble de grand-mère Marta, et tout ce qui la rattachait au souvenir de cette femme tendre et généreuse, aux doigts comme des gousses de vanille, tout cela avait une grande valeur émotionnelle. « Ce n’est qu’un meuble, ma chérie. C’est une vieillerie de Pétrarque ! Il a fait son temps, et puis où le mettrions-nous ? Nous allons en appartement, pas dans un château ! » Ainsi répondaient les parents, tour à tour amusés ou sévères, mais toujours avec cette voix terne et supérieure qui vole aux enfants tout espoir de raison. Alors ils étaient partis sans toucher au buffet, en se retirant comme une marée tumultueuse qui ne laisse derrière qu’un sable chauve et austère. Les acheteurs potentiels étaient rapidement venus visiter la maison, défilé de formes et de fonctions variées, mais si l’histoire de la petite Fille et du Buffet les avait tous émus, aucun n’exprima jamais le désir d’y ramener la vie. Il n’y avait rien d’étonnant à cela : la maison était vieille et malade. Sa peau d’ancêtre s’écaillait en de longues rides tandis qu’au creux de ses arêtes une crasse inexpugnable semblait s’être logée pour toujours. La famille Galhernes était loin d’être experte dans l’entretien et le rangement. Ils avaient beaucoup de livres, mais pas un seul aspirateur. Le buffet lui-même n’avait qu’un temps servi au rangement de la vaisselle. Avec les années étaient venus s’entreposer huiles et torchons, puis chaussures dépareillées et poste radio H.S. La Bibliothèque sur le mur de droite avait connu le même sort : aux habituelles rangées de livres s’étaient ajoutés magazines et bottins, disques et poupées sans tête, ou encore souvenirs bigarrés de la vaste culture africaine. La maison entière était alors possédée par les esprits chahuteurs que chaque objet renfermait, mais de tout cela il ne restait rien, pas même l’envie d’habiter entre ces murs.

Des jours et des nuits s’écoulèrent ainsi, et sans doute à cause de l’automne cognant aux volets, les visites s’étaient faites plus rares. La poussière était tombée comme une neige fine sur le plancher et les rebords du buffet solitaire. L’air de la pièce avait le calme d’une respiration que l’on retient. Parfois, un craquement inattendu arrivait depuis l’étage supérieur, mais sa raison d’être ne se montrait jamais.

Une fois pourtant, une fois unique, la porte d’entrée s’ouvrit, apportant une brusque haleine glacée jusqu’aux pieds du buffet. Des pas dansants et d’autres plus lourds s’avancèrent à travers la maison. Lilly apparut sur le seuil du salon coiffée d’un bonnet à pompon, et derrière elle son père aussi grand qu’une horloge à pendule. « Tu vois bien, il n’a pas bougé », dit-il avec buée fantomatique devant la bouche, avant de partir inspecter les autres pièces. La petite fille s’approcha respectueusement du buffet en croquant un pain au chocolat trop colossal pour sa bouche. « Tu ne te sens pas trop seul ici, monsieur Commodore ? » dit-elle en remuant la poussière du doigt. N’obtenant pas de réponse, elle inscrivit dans cette matière grise le sobriquet improvisé sous la forme simplifiée de Comodor. Lilly parla ensuite abondamment du monde énigmatique qui entourait la maison, un monde où les professeurs d’Histoire parlaient de marine britannique pour endormir, où les Luca étaient des amoureux timides, les Vivien des imbéciles, les Mathilde des copieuses, et où le Père Noël était l’homme le plus occupé de la ville. Avant de repartir, Lilly ouvrit l’une des vitres du buffet et déposa à l’intérieur une petite figurine de plomb à l’allure guerrière. Elle raconta l’avoir trouvé sur le trottoir en venant, puis s’éloigna dans la main de son père accompagnée du froufrou de leurs anoraks. La porte claqua en douceur, et le craquement du verrou n’avait jamais semblé aussi agréable.

Puis ce fut le soir, puis ce fut le matin. Comodor sentit comme un picotement le long de sa jambe. Un millier de petites pattes lui montaient sur les hanches. Des créatures minuscules avançant en colonne méthodique lançaient une expédition jusqu’aux miettes du pain au chocolat. Certaines buttaient même sur le verre qui les séparait du soldat de plomb, mais la figurine demeurait impassible. Vers le milieu d’après-midi, le chatouillement cessa : les créatures étaient reparties vers d’autres territoires. L’attention de Comodor libérée, des images confuses lui apparurent, venues d’une autre époque et d’un autre salon : Marta lui posant sur le nez le moule encore chaud des financiers; l’odeur piquante des produits d’entretien lorsqu’elle lui décrassait le visage de son chiffon jaune ; le tintement de l’argenterie quand elle habillait la Table pour soirée d’exception ; et puis le râle de Marta le jour où elle était tombée au milieu du salon et que sa respiration s’était faite plus lente et plus faible et plus indécise jusqu’à s’éteindre complètement. C’est après cet événement que Comodor avait été recueilli par la famille Galhernes et d’autre souvenirs s’associaient à ce départ. Il avait ainsi vécu l’un des rares déplacements de son existence. Le mouvement ! Cette sensation n’avait pas d’équivalent dans le monde pétrifié des choses utiles. Et avec elle, étaient venus le temps et l’éphémère. Des hommes vigoureux avaient porté Comodor avec une infinie délicatesse, dans les escaliers, dans les avenues, sous les châtaigniers, sous les réverbères, et tout s’était passé si rapidement ! Il ne comprenait pas pourquoi Marta avait à jamais renoncé à ce plaisir. Comodor n’avait de conscience que depuis quelques heures et déjà il ne brûlait que pour une chose – connaître à nouveau cette irrésistible synergie. Il voulait que des mains puissantes le soulèvent encore et l’emmènent dans ces rues pleines de fureur et de vitesse, où il pourrait se mêler aux coups de canon, aux cris et aux trompettes.

Mais Comodor n’avait jamais rien connu d’autre que la contemplation des routes invisibles tracées sur les murs et des crevasses du parquet. Chacune des taches au plafond portait un nom, et les moulures racontaient passionnément la jointure des surfaces. Les saisons se succédaient, contractant ou gonflant les fibres de Comodor, et il lui sembla qu’il en serait ainsi jusqu’à ce que le toit daigne s’effondrer, ou qu’il se noie dans ce sol qui l’avait toujours soutenu.

Une nuit pourtant, une nuit unique, la fenêtre d’une pièce voisine céda avec un son cristallin sous l’impulsion d’un coup sec. Le vent siffla par cette ouverture soudaine, avide lui aussi de nouveaux territoires. Dans le noir le plus dense, deux formes odorantes et pataudes déboulèrent à l’intérieur de la maison et posèrent leur masse bruyante quelque part au milieu de salon ; un halètement régulier et baladeur les accompagnait. Très vite, au bruissement de plastique et de doudoune succéda un double ronflement barbaresque.

Ce n’est qu’au jour levé que Comodor découvrit les deux hommes, encore endormis sous une quantité de couvertures qui se soulevaient régulièrement au rythme des respirations. Autour d’eux, un champ de bataille de sacs plastiques et de babioles improbables avait redonné au salon son ancien caractère. Il y avait aussi, lové sur lui-même, un chien crasseux et au poil cendré. Il fixait Comodor de son air le plus hostile. Après un long silence, il aboya : « Qu’est-ce que tu veux, toi ? » Son maître sortit brusquement la tête de son duvet. Il était mal rasé et avait de vilains yeux. Il inspecta l’endroit autour de lui, renifla sans gêne, fit taire le chien en lui jetant une boîte de camembert vide, plus retourna dans son terrier de laine.

Les deux hommes ne se réveillèrent véritablement que quelques heures plus tard. Enroulés dans leurs vêtements froissés, ils partagèrent un morceau de brioche sans rien dire. Le plus alerte des deux se leva, s’étira, et s’approcha de Comodor. De son corps se dégageait un parfum inattendu, rencontre osée de la crasse humaine et de l’arôme de vanille. La présence de cette dernière ne semblait pas avoir d’explication rationnelle.

  • Qu’est-ce qu’il est moche, ce truc ! dit l’homme.
  • Ouais, ça me rappelle ta femme, tiens, s’esclaffa l’autre.

Comodor avait toujours été fasciné par les vertus communicatrices des hommes et des animaux, mais c’était là un exercice auquel il ne pouvait s’essayer. Pourtant, l’homme debout le regardait comme une vieille connaissance retrouvée après une longue décennie. Il déchiffra lentement le nom encore inscrit dans la poussière et le répéta à demi-voix.

  • Qu’est-ce que tu jactes ? dit l’autre.
  • Rien, branleux. Mais va pas falloir traîner ici. Y’a du passage !

Un cortège incontrôlable de sentiments fit irruption chez Comodor. Une seule chose était claire : il fallait que ces deux hères l’emmènent avec eux, quelle que soit leur destination. La petite Lilly ne reviendrait pas éternellement ; elle oublierait. Puis les nouveaux occupants se débarrasseraient de lui, et quelque machine lui briserait les os, si ce n’est pas le supplice des flammes.

L’homme ouvrit le cœur vitreux de Comodor et referma sa main sur le soldat de plomb. Il le soupesa et l’étudia avec la jubilation puérile de celui qui trouve un trésor. Il rangea sa trouvaille dans l’une de ses nombreuses poches avant que son compagnon ne l’ait vu.

  • Bidule, file de là ! dit-il au chien qui était venu renifler les pieds du buffet, comme cherchant quelque chose qui aurait soudainement disparu.

Puis les deux hommes et leur bête quittèrent la maison comme ils étaient venus. Ils laissèrent derrière eux les emballages encore craquants de leurs victuailles, et leurs odeurs figées dans l’air. Le salon retrouva son habituel silence, entrecoupé d’éclats de vent capricieux. Toujours à la même place, le vieux buffet ocre et brun faisait figure de relique d’une époque et d’un monde oubliés.


Romain Pichon-Sintes (24 ans) – lauréat ex-æquo catégorie « adulte » du concours de nouvelle organisé à l’occasion de l’exposition « Domestik life » par Laurent Martin qui a eu lieu du 24 sept. au 24 oct. 2010 dans la cave du Moulin – Louviers.


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